le mimétisme et l’altérité: la fusion (1/3)

« La goutte dans la mer peut parfois savoir qu’elle est dans la mer, mais elle sait rarement que la mer est aussi en elle. » Mâ Ananda Moyï

goutte d'eau

Le refus de l’autre

Si la force d’unité est si importante comme je le rappelle dans l’article précédent, comment se fait-il que nous voyons tant de rejet ? Tant d’incapacité de reconnaître l’autre dans sa différence, et de le respecter pour ce qu’il est, et pas pour ce que l’on voudrait qu’il soit.

Si l’on ne regarde que les conséquences, l’extérieur des choses, il est possible de croire que le rejet est une force qui anime les individus de manière « instinctive », un état naturel premier issu de l’instinct de survie de l’individu et de l’espèce. Mais si l’on regarde à l’intérieur de soi l’on verra que c’est tout le contraire qui se passe, le rejet de l’autre n’est que la force de l’unité qui s’exprime avec nos difficultés face à l’autre.

Le rejet est le symptôme d’une maladie des adultes qui ne peuvent « rentrer en relation » avec l’autre, et ne peuvent vivre leur relation qu’à travers la fusion ou la compétition, ce qui les poussent à nier et à projeter sur l’autre des fautes imaginaires, pour ne pas assumer leur propre responsabilité (c’est-à-dire soigner ses propres blessures).

Cette maladie est une épidémie qui fait des ravages depuis des siècles, l’origine de millions de morts. Mais il n’y a pas de fatalisme a avoir, car le rejet n’est pas un état premier biologique qui serait indépassable, mais un fait culturel qui mine nos couples, nos relations, ou la vie en société.

La relation est au contraire un formidable apprentissage et un chemin de transformation de l’individu.

Mais pour cela faut-il bien saisir le sens multiple qui se cache dans ce que l’on nomme communément « relation ». Je vais essayer de faire le portrait à gros trait des trois types de relation bien différentes: la fusion, la compétition, la relation. En commençant par la fusion dans ce premier article.

la fusion 1+1=1

Si je ne veux pas être comme l’autre et si l’autre ne peut être comme moi alors je le rejette, voir je veux qu’il disparaisse de la terre, ou se taise puisqu’il m’éloigne de mon unité première (en amenant de la dissonance). Cette force d’unité naturelle ne peut prendre que cette forme de rejet si l’individu n’a pas appris comment être en sécurité et confiance dans la relation.

Le rejet prends racine dans une recherche fusionnelle, qui perdure à l’age adulte en raison de ratés de la séparation entre l’enfant/l’adolescent et ses parents. Si l’enfant fut trop blessé par ces parents et éducateurs (professeurs et autres), cette coupure in-sécurisante engendre peurs et angoisses plus ou moins refoulés, et peut laisser l’individu dans le désir (inconscient) et illusoire de revenir vers cet état premier sécurisant (symboliquement le retour dans le ventre de la mère).

L’enfant-roi n’est qu’une autre variante moderne des maltraitances physiques plus courantes du passé. Cette non-éducation est tout aussi violente et plus insidieuse, car elle ne laisse pas de traces apparentes, pas de motifs pour remettre en cause des parents qui ont « tout fait pour le bien être » de leur enfant. Elle engendre des adultes incapables de prendre en compte l’autre, incapable d’empathie, dont la seule règle de vie est de prendre eux-même comme premier et unique point de repère et de référence, avec la volonté de faire plier le monde à leurs désirs et cela quelque soit les conséquences pour l’autre.

Dans la fusion, il n’y a pas vraiment d’autre, il n’y a qu’une identification à son ego et la projection de celui ci à l’extérieur. L’autre, le monde n’existe pas pour ce qu’il est, il n’est là que pour me servir, pour répondre à ma volonté, mes problèmes. Dans la fusion, il n’y pas de relation, pas de séparation, il n’y a que la volonté d’envahir et d’adsorber le monde qui nous entoure. Ce qui évidement n’est pas possible, le monde n’étant pas agit par notre volonté. Cette limite du monde sera vécu plus ou moins vivement suivant la capacité de la personne à manipuler son environnement et à utiliser la culpabilité de ces proches pour être « nourri » par eux.

On parle par abus de langage d’amour fusionnel ou d’amour-dévorant (« porneia » en Grec) mais ce n’est pas d’amour ni de relation dont il s’agit, puisqu’il n’y a pas de lien entre deux personnes mais juste le désir que l’autre soit un autre soi-même qui réponde et anticipe ses propre désirs sans besoin d’aucun échange ou parole.

La fusion c’est aussi l’idéologie qui structure et domine notre société consumériste actuelle qui prônent le zéro limite, où le bonheur passe par le droit de faire/posséder ce que l’on veut sans aucune limite (autre que son portefeuille). Une société poussée par cette idéologie va tout droit vers son auto-destruction, enfin pour être plus exact vers la recherche d’un bouc-émissaire. Car au contraire de ce qu’elle affirme, une telle société cherche la fin du désir. Car pour exister le désir a besoin de limite, si il n’y a pas de limites il n’y a plus de désir possible. Mais comme la destruction du désir est impossible, une telle société ne peut qu’engendrer la violence des individus des uns contre les autres (et contre eux-même).

Du fait de la perpétuation générationnelle des blessures subies (projections sur les enfants des problèmes des adultes non résolues), et d’une idéologie dominante qui a besoin d’individus dépendants et in-sécurisés (pour être de bons consommateurs), la fusion est très courante de nos jours. Elle prends différente forme, qui seront plus ou moins problématique pour l’individu et son entourage.

Chacun peut observer les symptômes caractéristiques de l’aggravation de cette maladie dans notre société, des réactions de plus en plus violentes des enfants/adolescents (à l’école par exemple), ou les multiplications des formes d’addiction qui s’accentuent dans nos sociétés (écouter à partir de 18min cette émission qui résume en 10 min la source de la dépendance).

Nous sommes rentré dans la période d’une société qui pousse vers la fusion régressive et qui engendre une population d’éternel adolescent refusant de grandir et de croître, et dont la seule recherche est l’espoir de la sécurité dans un cocon protecteur.

Bafora – l’esprit du fleuve Niger

Le Niger a Segou

Ce soir, j’ai reçu un morceau de Sona Jobartheh, un appel de la nostalgie de Bafora, l’esprit du fleuve, qui coule en soi.

Cela m’a ramené comme souvent 8 ans en arrière, et à ces gens et musiciens incroyables du Mali. Et j’ai envie ce soir de partager un peu d’ambiance de Ségou, une ville blottie contre le fleuve Niger qui lui amène la vie et sa musique.

Envie d’évoquer Yaro et son groupe. Ce moment, après 2 semaines de musique partagée où ils ont pris le risque d’un enregistrement chez eux après avoir consulté les cauris. De retour en Allemagne, Matheo prendra le soin de mixer l’enregistrement malgré l’unique micro et l’unique prise de son, pour leur produire leur « premier CD »

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Chez Yaro (Segou), avant enregistrement

Un extrait du morceau fleuve « bien » enregistré chez eux qui deviendra leur premier album

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Un autre morceau, nostalgique car il me rappelle toujours le fleuve, enregistré dans un restaurant avec Nils et Matheo qui improvisent

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Pour changer de la Kora, un peu de balafon et percussions « au Golfe »

Le Terminus - Segou

Et enfin une série sur le terminus, ce bordel et son groupe « orchestre » incroyable, un curieux endroit mélange de tristesse sans fond et d’énergie pure où chacun semble vouloir éterniser sa nuit.

im terminus 2 im terminus 1 le chanteur et le batteur du terminus

Un tube international, avec une belle impro de Nils

Un classique de la musique latine qui fut très a la mode dans les années 60/70’s en Afrique de l’Ouest. Cette version est tout bonnement incroyable

Un peu toujours de rythme latin funcky, ça groove toujours la section rythmique, pour les impatients allez après 2min

Un blues funk, car le blues vient de là, et cela s’entend !

Un peu de coupé-décalé revue et corrigé pour ne pas finir la nuit

Dur de partager une ambiance, mais ces morceaux contiennent des instants assez unique dans ma mémoire. De vrais moments de musique, ni formaté ni académique, d’improvisation spontanée qui disent bien plus que par des mots l’histoire d’un pays qui vie et vibre par son fleuve et sa musique.

Rive de Segou

Le mimétisme

Ce matin dans le train pour aller au boulot, un homme me tends un pauvre carton bleu avec un calendrier illisible imprimé dessus. Il fait le tour pour distribuer à tout le monde ces cartons et puis il revient vers moi, pour voir si je ne veux pas lui donner un peu d’argent contre son carton.

Alors que je lui rends le carton, il secoue dans sa main des pièces pour faire le bruit d’une pièce qui tombe et me remercie à haute voix comme si je venais de lui donner de l’argent. Cette réaction ne m’est pas destiné mais concerne les autres passagers qui ne voient pas la scène mais l’entendent. Il refait la même chose au siège suivant devant moi, deux sièges plus loin une personne lui donne de l’argent.

C’est un exemple banal d’une personne qui sait exactement ce qui nous anime, et pour sa survie il sait s’en servir (par la manipulation) pour utiliser la culpabilité des gens qui se sentent pousser à faire ce que les autres font par mimétisme, par imitation.

En avant Camarades

Cela m’a ramené à un autre court échange semaine dernière sur tweeter avec Christian den Hartig qui m’a donné envie d’essayer de m’éclaircir sur le phénomène mimétique, et l’apprentissage.

En parlant dans l’article précédent des moyens de limiter l’influence des médias, Christian m’a envoyé la vidéo qui suit avec cette remarque amusée: « et se libérer des mouvements de foule ? ». Car cette vidéo est plutôt drôle, mais elle illustre parfaitement bien ce qu’est la nature profonde du phénomène mimétique. Je vous conseille de la regarder avant de lire la suite.

https://www.facebook.com/xendanweb/videos/10152243054651795/?pnref=story

Dans la vidéo précédente, l’individu est mis en contexte « de stress », dans une rue déserte un grand groupe d’individus le rejoignent au grand pas. Un signal d’alerte, le bruit et le groupe qui se baisse, enclenche le phénomène qui fait qu’il va agir comme le groupe. Le désir de l’individu épouse naturellement le désir de la foule, car notre conscience n’a accès qu’après coup à son action. L’individu a terre cherche la menace avec anxiété autour de lui, il cherche la raison extérieure qui justifie son action. Et même si il ne voit pas, malgré cette dissonance cognitive l’individu pris par la peur continuera à suivre la volonté de la foule, et fuira en courant avec elle.

Seule la conscience réveillé par la dissonance cognitive (qui s’appuie sur une référence corporelle intérieure) et la contemplation (ou à défaut la réflexion) peut nous permettre d’arrêter ce phénomène d’imitation de la foule, de voir la réalité de la situation.

Les personnes du marketing (de la propagande, car tel est leur métier) l’ont eux compris depuis des siècles, leur ambition est de tout faire pour laisser le champ complètement libre au pulsionnel qui induisent les mouvements de masse conditionnées, ils cherchent à éviter tout retour sur soi (réflexion= »le retour en réponse à quelque chose »). Les récentes innovations qui « pousse le bouton » encore plus loin vers la pulsion d’achat en arrivent à des extrémités caricaturales, bien seront vantés comme un « progrès » pour l’humanité.

Beaucoup d’actes quotidiens se passent comme la trame de cette vidéo, ou comme dans mon train ce matin, car ce désir mimétique ne se produit pas que dans les foules. Nous agissons souvent ainsi, c’est tellement quotidien et banal que la plupart du temps nous agissons ainsi sans même le réaliser. Par nos réactions face aux médias (journaux, réseaux sociaux, etc), dans les réactions dans les projets de nos entreprises, etc. Le réflexe mimétique n’a non plus besoin d’un groupe, il se reproduit à chaque fois que l’on est pris par un acte culturel conditionné (par exemple, avoir faim à midi), car l’apprentissage est basé sur des actes mimétiques (j’y reviendrais plus tard).

la force du centre

L’individu (comme le groupe) est agi par une force puissante issu de son centre, cette force « qui relie » l’individu/groupe est la force qui lui permet de « persévérer dans son être ». Il me semble que le réflexe mimétisme n’est qu’une propriété de cette force qui permet de garder l’unité du groupe (ou de l’individu). Lorsqu’une dissonance cognitive apparait pour l’individu (ou le groupe), elle se doit d’être réglé pour restaurer l’unité et libérer la puissance qui était bloqué par le point de fixation (en physique, nous verrons que cela correspond à la recherche de la dissipation maximale d’énergie qui est au cœur de la sélection naturelle des espèces).

Pour « régler » ce point de fixation, de blocage, il me semble qu’il n’y a que trois moyens:

  • se responsabiliser en revenant par delà ses culpabilités, sur ses croyances pour soigner les blessures sous-jacentes et permettre de s’aligner avec le réel
  • nier la réalité tout en préservant ses croyances, ce qui n’est possible que si le corps est suffisamment anesthésié et/ou la fuite et le refoulement encore possible
  • projeter en « hallucinant » une cause extérieure à soi si le refoulement seul n’est pas suffisant. Le bouc-émissaire sera une personne/groupe/objet non-responsable mais en situation de faiblesse (culpabilité et/ou infériorité) qui ne lui permettra pas de se défendre. L’individu qui projette évite ainsi de se remettre en cause et de soigner ses blessures (et se débarrasse de sa dissonance cognitive).

Tout un chacun pourra constater pour lui et son entourage, mais j’observe que c’est souvent la projection et le refoulement qui sont le plus souvent la solution retenue face à des difficultés.

Le mimétisme au cœur de l’Histoire

L’histoire de l’homme qui refuse de faire le salut nazi dans la foule

En avant Camarades

Lorsque la dissonance perdure et s’accentue, la projection vers l’extérieur devient plus vitale et urgente et l’unité du groupe/individu est menacé. Le mécanisme de la crise mimétique est le seul moyen qui reste pour restaurer l’unité dans le groupe.

Dans l’histoire les périodes de transition d’autorité, qui sont des crises « religieuses » (religare= »ce qui relie ») car il y perte de ce qui fait autorité et relie les individus, engendrent les phénomènes mimétiques les plus violents. Une fois le massacre des innocents commis, la paix et l’unité du groupe est retrouvé et permet la mise en place d’un nouveau projet commun.

Pour qui douterais de ce mécanisme, il suffit de rappeler des exemples récent de notre histoire Européenne, comme la chasse aux sorcières qui précèdent/fonde le siècle des lumières, ou encore le génocide Juifs dans toutes l’Europe qui précède/fonde le socle du projet Européen.

De nos jours, il me semble important de comprendre qu’en Europe nous sommes rentrées dans une nouvelle crise de transition d’autorité avec le numérique (nous verrons plus tard le lien entre la technique et les crises de transition d’autorité). Il ne vaut mieux pas se leurrer, et croire que ces violences mimétiques sont issues de temps sombres révolus, d’un autre temps barbares où nous étions « moins civilisés ». Nous sommes toujours comme cela, et les mêmes causes produisent toujours les même effets, seule la forme change.

J’en reste la pour aujourd’hui. Dans un autre post, je reviendrais sur l’altérité, l’autre perçu comme différent, et ces trois réactions possibles: la fusion (1+1=1), la compétition (1+1=2), la relation (1+1=3)