La substance, le corps et l’esprit

n'être « Carré brun sur fond jaune… » de Isabelle
« libérez-vous de la tyrannie des choses » nous disait Malevitch…

Dans l’article précédent, j’ai commencé par introduire « ce qui est » au centre, et la substance qui en est issue, l’essence de toute chose. Commencer par le centre peut paraître abstrait et abrupt, mais j’y reviendrai longuement par la pratique du taïji, entre autre chose. Ce qui ne le rendra peut-être pas plus concret ;).

Je poursuis avec les deux attributs principaux de cette substance chez l’humain, le corps et l’esprit, ce qui nous amènera à la question de la liberté, et de l’autorité…une prochaine fois.

En plein bain dualiste

Nous baignons dans une approche dualiste de la réalité, c’est-à-dire que nous dissocions le corps de l’esprit. Nous sommes tellement imprégnés de ce bain culturel, que nous n’en avons souvent même pas conscience. Plus ironique encore, nous nous racontons souvent même l’inverse. Ce week-end je lisais des magazines, et je prendrai un exemple banal et de saison, « le régime alimentaire pour être beau/belle cet été », pour illustrer tout cela dans un prochain article.

Alors que notre civilisation revendique un culte du corps et un soit-disant matérialisme, en pratique nous nous détachons et nous déracinons un peu plus chaque jour pour partir dans le mental et ces fantasmes de « tout pouvoir » (pouvoir avoir, pouvoir faire, pouvoir faire faire, pouvoir être, etc), au lieu de continuer à cultiver cette recherche de pouvoir, avec sa soit-disant inconciliable opposition (soit l’on serait matérialiste, soit idéaliste).

Il me semble plus intéressant d’écouter la petite minorité de personnes, qui de tout temps, a cherché et trouvé comment dépasser ce dualisme pour retourner vers une puissance naturelle en soi, loin des chimériques pouvoirs salvateurs.

Vous ne perdrez pas votre temps à écouter les 20 premières minutes de cette émission, sur le corps et l’esprit vu par Spinoza. L’essentiel sur le sujet est dit.

le corps et l’esprit

La substance est unique, elle est l’essence de toute chose. Pour l’humain, elle a deux attributs, deux fonctions distinctes qui sont le corps et l’esprit (ce dernier étant souvent limité au mental de nos jours). Ces deux fonctions, corps et esprit, sont à la fois inséparables car elles jouent de concert, et à la fois indépendantes car elles se rapportent à deux fonctions distinctes qui ont leurs caractéristiques propres.

Bien que nous sachions que le corps et l’esprit sont indissociables, par notre conditionnent culturel, nous agissons souvent comme si ils étaient séparés ou plutôt, comme si l’un devait dominer l’autre. Nous verrons plus tard, qu’historiquement nous sommes rentrés depuis très longtemps dans une culture de la domination et de la recherche de pouvoir, par la force et puis par les idées. Nous sommes toujours inscrits dans cette perspective, à la suite du projet des lumières qui ambitionne de « devenir maître et possesseur de la nature » (Descartes). Cela commence par soi-même, par la domination de notre corps, d’une nature humaine perçue comme mauvaise en soi.

Pour déterminer comment bien agir, au lieu de développer l’action issue de la puissance et la liberté qui est en Soi, notre (ré)action vient souvent d’une réponse à des normes sociales pré-existantes (pas toujours tout de même). Un conditionnement réactif intégré dès l’enfance, par des blessures et culpabilités associées.

Par le passé ces normes étaient fixées par la religion, avec ses valeurs fixées de « bien et de mal ». L’abandon salutaire des religions dans nos sociétés comme norme sociale n’a dans le fond rien changé du point de vue du mécanisme à l’œuvre. Nous avons juste changé de « religion ». Je dis cela sans vouloir minimiser l’impact du passage a une ‘religion’ laïque, il y a un réel impact sur « qui légifère, qui exécute, qui punit » qui est sous l’influence d’une classe dominée par le capital. Par l’emploi du mot religion, je souhaite souligner ce besoin d’ordre social et de lien qui est nécessaire. Notre laïcité n’est qu’une autre forme de religion (religieux=« ce qui relie »). La démocratie ou la république proposent des valeurs qui transcendent l’individu pour faire société, pour faire du lien et rendre la vie commune possible. Ces valeurs sont fixées par des lois, mais une grande partie vient de l’inconscient individuel et collectif de la société concernée.

Il en découle un « comportement de l’esclave », pour reprendre l’expression de Spinoza, qui est le comportement de tout un chacun. Il s’agit de se conformer plus ou moins inconsciemment à ses propres conditionnements, issus des valeurs dominantes conscientes et inconscientes de notre société.

Cette situation, inchangée depuis des siècles, entraîne des croyances en l’efficience de la volonté (« si je le veux, je peux le faire »). L’émergence de l’individualité, engendre en suivant la croyance en un libre arbitre (« j’ai fais cela, car j’ai décidé que xyz »), l’humain perçu comme être de décision rationnel trouvant son apogée de bêtise dans l’homo œconomicus. Ce « comportement de l’esclave » engendre un fatalisme ou un découragement quand on n’arrive pas à atteindre ce que l’on s’est fixé, ou plutôt ce qui fut fixé inconsciemment pour nous par nos parents et éducateurs. L’échec, s’il n’est pas puni, est de toute façon perçu par nous-même comme une faiblesse de notre volonté et de notre caractère.

Notre mode de perception du monde est d’oublier la plupart du temps ce que le corps nous dit et l’information que la substance nous donne. Même si nous avons l’impression d’écouter nos émotions, c’est souvent notre conditionnement inconscient que nous suivons aveuglément, dans un mode purement réactif. Spinoza l’avait bien compris, et les neurologues le mesurent a présent, notre prise de décision inconsciente précéde de quelques dixième de secondes l’arrivée à notre conscience de cette information. Notre capacité à nous raconter des histoires est parfois bien plus forte, tout comme notre résistance à la remise en cause par identification à nos représentations mentales individuelles et collectives.

Mais les « faits sont têtus », ou dit autrement « le corps ne ment pas », et nous rappelle à l’ordre. Et il peut parfois arriver un moment où il n’est plus possible de fuir, ce qui est toujours une chance d’une réelle remise en cause. Mais entre-temps nous continuons a fuir, à « tirer sur la corde » du corps avec la volonté de notre mental. Cette tension n’est pas que dans le mental, elle est aussi dans le corps, et elle entraîne des mécanismes de compensation pour décompresser, et des conséquences plus ou moins importantes à long terme sur notre santé.

Comme expliqué dans l’émission radio plus haut, il existe une liberté qui n’est pas un illusoire libre-arbitre. Cette liberté réside dans la réponse de cette substance qui aligne et unit de concert le corps et l’esprit. Pour cela, il convient d’apprendre à écouter et à se libérer de ces tensions issues des conditionnements de l’esprit, et d’apprendre à ne plus tendre et se désaxer.

D’où le besoin d’une éthique, qui est une pratique pour sortir ces conditionnements de l’inconscient. Une rééducation du mental et un soin du corps est nécessaire, apprendre à écouter, à accueillir, à ralentir son mental, et se mettre au rythme de cette musique qui nous est propre.

Plus qu’une théorie, c’est surtout une pratique physique qui est nécessaire, et un dialogue pour mettre à jour ce qui se joue en soi. La pratique du taïji offre une voie de découverte de la substance et de son rythme qui va guider le corps et l’esprit.

Tout un programme, un chemin du retour à ce qui est déjà là et que l’on n’écoute pas.

Le centre et la substance

le centrePeinture de Bang Hai Ja

Comme évoqué dans l’article précédent, le plus simple et direct moyen de réponse face à un évènement dans notre vie, est de placer sa conscience et son corps au centre pour le laisser agir.

C’est par la connaissance (‘n’être avec’) que l’on va pouvoir comprendre (‘prendre avec soi’) la question qui nous est posé par notre environnement, et agir correctement (répondre) en s’insérant par cet acte dans le monde en continuelle création (transformation).

La question centrale étant de connaître quel est ce centre? De quoi est-il fait? Et tout cela est bien joli, mais la question est surtout pratique, comment retourner dans ce centre?

le centre

« La machine du monde a, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part. » Nicolas de Cues au 15eme siècle

Il est délicat de parler de ce centre, sans parler d’expériences et représentations personnelles, qui ne peuvent être que des images très partielles. Il est même impossible d’en parler, sans commettre un assassinat que je ferais sans nul doute.

Cet axe est invisible et vide, il est à la fois immanent et transcendant, et il a d’autres caractéristiques qui peuvent sembler contradictoires dans notre logique. Pour chaque humain, il est à la fois ce qui nous est le plus intime et personnel, et à la fois le plus impersonnel car il nous transcende. Nous sommes dans cet axe, comme tout ce qui est dans l’univers, et c’est par lui que nous sommes tous reliés. C’est de ce centre, qu’est issue la substance, l’essence de toute choses matérielles et de toutes pensées. J’utiliserai suivant la circonstance soit le mot de centre, soit le mot d’axe pour dire la même chose.

Dans la philosophie chinoise, ce centre est nommé Dao ou Tao. Et il est cœur de la pratique des art martiaux, des arts et de la médecine. Même si malheureusement la plupart des enseignements martiaux ne construisent plus à partir du centre, mais à partir de l’extérieur (la forme, la posture, etc).

Dans notre tradition, ce centre est nommé Dieu, avec toute l’ambiguïté dualiste qui fonde notre civilisation. « Dieu, c’est-à-dire la nature » est le moyen de comprendre ce mot un peu plus justement, c’est-à-dire sans placer ce Dieu en dehors de l’univers, dans un autre monde. Notre science contemporaine, qui fait autorité pour parler de la nature, devrait donc y être confronté. Mais il me semble qu’en l’état, notre science ne pourra jamais appréhender correctement « ce phénomène ». J’y reviendrais plus tard, car c’est un problème lié au langage, et au mental qui fige les choses en les objectivant. Car en fixant cette expérience, on en fausse sa nature.

« le dao dont on peut parler n’est pas le Dao permanent. Dès qu’on en parle, dès qu’on le pense, on en fausse l’idée. … La seule voie d’accès au Dao, c’est la contemplation. » Tao Tö King

la substance

Je vais parler dans ce blog de la substance, l’essence qui est issu de cet axe et qui constitue tout être et toute chose. J’emprunte le terme de ‘substance’ de Spinoza, qui a le mérite d’inclure l’aspect matériel et évite de croire que c’est juste une notion abstraite, un concept, sans fondement physique percevable par l’expérience. Pour la substance, la tradition chinoise parle de Qi.

« le dao existe dans les graines et dans l’ivraie, dans l’urine et dans les excréments » comme le dit avec humour Zhuangzi

Dans notre culture classique, cela correspond au « pneuma », ce souffle oublié depuis notre tradition Grecque. En dehors des mystiques, il est globalement peu pensé ou perçu, même si de grand penseurs ont essayé de l’analyser, principalement des philosophies de la puissance: Spinoza, Nietzsche, Bergson, Heidegger, et d’autres encore. Je n’ai pas lu assez de philosophes, et loin de bien connaître l’histoire des idées, mais je m’appuierai de temps en temps sur Spinoza et son Éthique.

Dans le langage courant, on parle aussi d’énergie, mais cela peut entraîner beaucoup de confusion avec notre science. La science nous a permis de sortir des structures d’autorité de l’église, mais a malencontreusement « jeté le bébé avec l’eau du bain ». L’axe et le centre sont des notions pour ainsi dire refoulé, en plus d’être hors d’accès de nos outils scientifiques. Pourtant la substance, son essence pourrait tout à fait se trouver dans son champ d’investigation. De ma compréhension tout à fait partielle et limité de ces sujets, la science a déjà perçu la substance, mais de manière « extérieure ». En n’ayant pas les notions adéquates, la science en analyse les conséquences plus que les causes.

l’axe et la substance

Pour résumer tout cela en une image simple, bien qu’abstraite, il suffit de regarder une onde

onde source: wikipedia

Si vous regardez une onde. L’axe et sa puissance est le vide qui se trouve au milieu , signalé ici par le trait en pointillé. Et la substance est la sinusoïde rouge qui trace des apogées (ying et yang), en haut et en bas, autour de cet axe central. Ce qui est visible est la substance, la sinusoïde rouge. Alors que ce qui reste invisible est le vide médian qu’est l’axe central, signalé par des pointillés.

« Dans son mode invisible, je contemple toujours ses mystères. Dans son mode visible, je contemple toujours ces abords » Lao tseu

Un dernier point, il semble a peu prêt impossible d’aborder avec le mental seulement ces aspects, seule une pratique corporelle, un art, semble amène de retrouver ces principes fondateurs. Pour ma part, je me servirai de ma pratique du taiji quan pour en parler.

Tout cette introduction semble bien affirmative, et je n’ai malheureusement pas d’autres moyens. J’espère que les exemples, par la suite, illustreront mieux le propos.

Pour entendre des explications plus claires, je vous encourage à écouter cette émission avec Castermane, qui en parle bien mieux que je ne pourrais le faire.

Retour vers la connaissance

Quels sont les moyens d’accéder à la connaissance

La manière la plus directe pour avoir une connaissance globale et synthétique, pour une question donnée, réside dans la capacité de placer sa conscience et son corps au centre, et « de voir ce qui est là ». Ce chemin vers le centre n’est jamais un état final, un savoir établi une fois pour toutes, mais un processus d’incarnation. Un chemin de conscience, d’éveil à soi et à ce qui est. Un chemin qui suit le désir, cette flèche qui nous guide et nous y pousse, nous anime depuis toujours.

Se tenir au centre, est simple à dire et à faire quand on y est, c’est même enfantin. C’est là que réside la principale difficulté pour un adulte.

Pour un adulte cela demande un ensemble de transformations, un certain regard, une détente et une qualité d’attention et de contemplation. Cela demande une certaine sensibilité, et des moyens de la développer par une pratique. Un art qui amène un dialogue intérieur, non abordé de manière intellectuelle mais physique. Un art qui permet de conscientiser ce processus et de renforcer cette référence physique sur laquelle se reposer. Comme tout dialogue, cela demande une éthique qui accompagne ce processus de dévoilement. Une éthique pour voir ses propres croyances, et traces de mémoires non-soignées, troubler la perception. Enfin, cela demande de prendre soin de ses blessures passées, pour remettre en cause ses propres croyances.

Cette approche de la connaissance, par « l’intérieur », en se plaçant directement au centre, est la plus directe. Mais elle est aussi complètement incompréhensible, voir abstraite, pour qui est trop éparpillé à la périphérie. Ou difficile pour qui n’a pas une pratique « physique » à laquelle se référer, perdu dans son mental et ses fantasmes. Pris par l’idéologie d’une culture dominante qui pousse, dès la petite enfance via l’éducation, à projeter les individus vers « l’extérieur ».

L’autre approche, est de partir de « l’extérieur », c’est à dire d’aborder un sujet par différents champs de connaissance. Et avec un certain guidage, l’on devrait voir émerger ce centre qui est commun à tous les domaines. Cela est beaucoup plus fastidieux et long, et de toute façon incomplet, mais peut permettre de mettre à jour les croyances qui nous conditionnent et réduisent notre perception du réel. Cette approche par l’extérieur n’est qu’une étape, parfois inévitable, pour mieux sauter a l’intérieur.

les 4 champs de connaissances

Luc Bigé exprime très clairement et simplement, dans la vidéo qui suit, les 4 sources d’accès à la connaissance de notre réalité.

J’ai repris son découpage, pour le rendre plus lisible.

connaissance

D’abord le demi-cercle en bas, les modes de connaissance reconnus dans notre culture

  • le champ scientifique qui est une connaissance objective et réductionniste, une mise en « étiquettes » (objets) de la réalité. Une logique explicite qui exprime les transformations de ces objets, associée à une méthode expérimentale pour confirmer l’efficacité et la reproductibilité de cette réduction
  • le champ systémique part du constat, que c’est l’environnement qui nous façonne et qui nous construit. L’approche systémique s’intéresse aux structures, aux schémas de relation entre les existants, à ce qui relie

Dans le demi-cercle en haut sont les connaissances via le sens (et le sensible), qui sont dénigrées ou perçues comme des pré-sciences. Il est courant d’entendre dire que « la science et la technique s’intéressent au comment, pas au pourquoi », c’est-à-dire ne s’intéressent pas au sens qui lui est une meta-physique (hors de la physique).

  • le monde symbolique qui met en relation des sens, des relations entre schémas sémantiques. Monde du sens qui parle à travers le langage oublié, celui de la nature et de l’inconscient.
  • l’approche chamanique et aussi celui que j’appellerais l’expérience, c’est a dire le sens qui transforme l’individu (la partie). Lorsque l’on se ‘connecte’ directement à une information, à une signification qui va nous transformer. C’est donc une perception directe du sens, qui peut être bien plus banale que ces spectaculaires exemples chamaniques.

Ces connaissances par le sens sont majoritairement niées dans notre culture, elles ne sont pas considérées comme sources réelles de connaissances, car non objectivables. Alors que de très grands scientifiques témoignent de l’inverse, Grothendieck par exemple a écrit très explicitement sur ce processus créatif à partir du sens. Et l’on peut se demander où en serait la science, si elle limitait scrupuleusement sa méthode et à ce qu’elle prescrit.

Il est vrai que nombre de charlatans, ou de gourous se servent de ces champs de connaissance du sens pour les détourner, pour avoir du pouvoir sur les autres. Mais tout autant que dans les sciences dures et leur structure de contrôle (de pouvoir), qui sont tout autant peuplées de volonté de pouvoir.

J’y reviendrai ultérieurement plus longuement, mais quel que soit le domaine de connaissances, quel que soit le métier, c’est l’éthique implicite de l’individu qui va conditionner la nature de son résultat. Si objectivement le résultat semblera identique, il ne sera pas du tout le même si la personne est consciemment (ou pas) à la recherche du pouvoir, ou si elle est animée par un désir d’être juste.