Le centre et la substance

le centrePeinture de Bang Hai Ja

Comme évoqué dans l’article précédent, le plus simple et direct moyen de réponse face à un évènement dans notre vie, est de placer sa conscience et son corps au centre pour le laisser agir.

C’est par la connaissance (‘n’être avec’) que l’on va pouvoir comprendre (‘prendre avec soi’) la question qui nous est posé par notre environnement, et agir correctement (répondre) en s’insérant par cet acte dans le monde en continuelle création (transformation).

La question centrale étant de connaître quel est ce centre? De quoi est-il fait? Et tout cela est bien joli, mais la question est surtout pratique, comment retourner dans ce centre?

le centre

« La machine du monde a, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part. » Nicolas de Cues au 15eme siècle

Il est délicat de parler de ce centre, sans parler d’expériences et représentations personnelles, qui ne peuvent être que des images très partielles. Il est même impossible d’en parler, sans commettre un assassinat que je ferais sans nul doute.

Cet axe est invisible et vide, il est à la fois immanent et transcendant, et il a d’autres caractéristiques qui peuvent sembler contradictoires dans notre logique. Pour chaque humain, il est à la fois ce qui nous est le plus intime et personnel, et à la fois le plus impersonnel car il nous transcende. Nous sommes dans cet axe, comme tout ce qui est dans l’univers, et c’est par lui que nous sommes tous reliés. C’est de ce centre, qu’est issue la substance, l’essence de toute choses matérielles et de toutes pensées. J’utiliserai suivant la circonstance soit le mot de centre, soit le mot d’axe pour dire la même chose.

Dans la philosophie chinoise, ce centre est nommé Dao ou Tao. Et il est cœur de la pratique des art martiaux, des arts et de la médecine. Même si malheureusement la plupart des enseignements martiaux ne construisent plus à partir du centre, mais à partir de l’extérieur (la forme, la posture, etc).

Dans notre tradition, ce centre est nommé Dieu, avec toute l’ambiguïté dualiste qui fonde notre civilisation. « Dieu, c’est-à-dire la nature » est le moyen de comprendre ce mot un peu plus justement, c’est-à-dire sans placer ce Dieu en dehors de l’univers, dans un autre monde. Notre science contemporaine, qui fait autorité pour parler de la nature, devrait donc y être confronté. Mais il me semble qu’en l’état, notre science ne pourra jamais appréhender correctement « ce phénomène ». J’y reviendrais plus tard, car c’est un problème lié au langage, et au mental qui fige les choses en les objectivant. Car en fixant cette expérience, on en fausse sa nature.

« le dao dont on peut parler n’est pas le Dao permanent. Dès qu’on en parle, dès qu’on le pense, on en fausse l’idée. … La seule voie d’accès au Dao, c’est la contemplation. » Tao Tö King

la substance

Je vais parler dans ce blog de la substance, l’essence qui est issu de cet axe et qui constitue tout être et toute chose. J’emprunte le terme de ‘substance’ de Spinoza, qui a le mérite d’inclure l’aspect matériel et évite de croire que c’est juste une notion abstraite, un concept, sans fondement physique percevable par l’expérience. Pour la substance, la tradition chinoise parle de Qi.

« le dao existe dans les graines et dans l’ivraie, dans l’urine et dans les excréments » comme le dit avec humour Zhuangzi

Dans notre culture classique, cela correspond au « pneuma », ce souffle oublié depuis notre tradition Grecque. En dehors des mystiques, il est globalement peu pensé ou perçu, même si de grand penseurs ont essayé de l’analyser, principalement des philosophies de la puissance: Spinoza, Nietzsche, Bergson, Heidegger, et d’autres encore. Je n’ai pas lu assez de philosophes, et loin de bien connaître l’histoire des idées, mais je m’appuierai de temps en temps sur Spinoza et son Éthique.

Dans le langage courant, on parle aussi d’énergie, mais cela peut entraîner beaucoup de confusion avec notre science. La science nous a permis de sortir des structures d’autorité de l’église, mais a malencontreusement « jeté le bébé avec l’eau du bain ». L’axe et le centre sont des notions pour ainsi dire refoulé, en plus d’être hors d’accès de nos outils scientifiques. Pourtant la substance, son essence pourrait tout à fait se trouver dans son champ d’investigation. De ma compréhension tout à fait partielle et limité de ces sujets, la science a déjà perçu la substance, mais de manière « extérieure ». En n’ayant pas les notions adéquates, la science en analyse les conséquences plus que les causes.

l’axe et la substance

Pour résumer tout cela en une image simple, bien qu’abstraite, il suffit de regarder une onde

onde source: wikipedia

Si vous regardez une onde. L’axe et sa puissance est le vide qui se trouve au milieu , signalé ici par le trait en pointillé. Et la substance est la sinusoïde rouge qui trace des apogées (ying et yang), en haut et en bas, autour de cet axe central. Ce qui est visible est la substance, la sinusoïde rouge. Alors que ce qui reste invisible est le vide médian qu’est l’axe central, signalé par des pointillés.

« Dans son mode invisible, je contemple toujours ses mystères. Dans son mode visible, je contemple toujours ces abords » Lao tseu

Un dernier point, il semble a peu prêt impossible d’aborder avec le mental seulement ces aspects, seule une pratique corporelle, un art, semble amène de retrouver ces principes fondateurs. Pour ma part, je me servirai de ma pratique du taiji quan pour en parler.

Tout cette introduction semble bien affirmative, et je n’ai malheureusement pas d’autres moyens. J’espère que les exemples, par la suite, illustreront mieux le propos.

Pour entendre des explications plus claires, je vous encourage à écouter cette émission avec Castermane, qui en parle bien mieux que je ne pourrais le faire.

Retour vers la connaissance

Quels sont les moyens d’accéder à la connaissance

La manière la plus directe pour avoir une connaissance globale et synthétique, pour une question donnée, réside dans la capacité de placer sa conscience et son corps au centre, et « de voir ce qui est là ». Ce chemin vers le centre n’est jamais un état final, un savoir établi une fois pour toutes, mais un processus d’incarnation. Un chemin de conscience, d’éveil à soi et à ce qui est. Un chemin qui suit le désir, cette flèche qui nous guide et nous y pousse, nous anime depuis toujours.

Se tenir au centre, est simple à dire et à faire quand on y est, c’est même enfantin. C’est là que réside la principale difficulté pour un adulte.

Pour un adulte cela demande un ensemble de transformations, un certain regard, une détente et une qualité d’attention et de contemplation. Cela demande une certaine sensibilité, et des moyens de la développer par une pratique. Un art qui amène un dialogue intérieur, non abordé de manière intellectuelle mais physique. Un art qui permet de conscientiser ce processus et de renforcer cette référence physique sur laquelle se reposer. Comme tout dialogue, cela demande une éthique qui accompagne ce processus de dévoilement. Une éthique pour voir ses propres croyances, et traces de mémoires non-soignées, troubler la perception. Enfin, cela demande de prendre soin de ses blessures passées, pour remettre en cause ses propres croyances.

Cette approche de la connaissance, par « l’intérieur », en se plaçant directement au centre, est la plus directe. Mais elle est aussi complètement incompréhensible, voir abstraite, pour qui est trop éparpillé à la périphérie. Ou difficile pour qui n’a pas une pratique « physique » à laquelle se référer, perdu dans son mental et ses fantasmes. Pris par l’idéologie d’une culture dominante qui pousse, dès la petite enfance via l’éducation, à projeter les individus vers « l’extérieur ».

L’autre approche, est de partir de « l’extérieur », c’est à dire d’aborder un sujet par différents champs de connaissance. Et avec un certain guidage, l’on devrait voir émerger ce centre qui est commun à tous les domaines. Cela est beaucoup plus fastidieux et long, et de toute façon incomplet, mais peut permettre de mettre à jour les croyances qui nous conditionnent et réduisent notre perception du réel. Cette approche par l’extérieur n’est qu’une étape, parfois inévitable, pour mieux sauter a l’intérieur.

les 4 champs de connaissances

Luc Bigé exprime très clairement et simplement, dans la vidéo qui suit, les 4 sources d’accès à la connaissance de notre réalité.

J’ai repris son découpage, pour le rendre plus lisible.

connaissance

D’abord le demi-cercle en bas, les modes de connaissance reconnus dans notre culture

  • le champ scientifique qui est une connaissance objective et réductionniste, une mise en « étiquettes » (objets) de la réalité. Une logique explicite qui exprime les transformations de ces objets, associée à une méthode expérimentale pour confirmer l’efficacité et la reproductibilité de cette réduction
  • le champ systémique part du constat, que c’est l’environnement qui nous façonne et qui nous construit. L’approche systémique s’intéresse aux structures, aux schémas de relation entre les existants, à ce qui relie

Dans le demi-cercle en haut sont les connaissances via le sens (et le sensible), qui sont dénigrées ou perçues comme des pré-sciences. Il est courant d’entendre dire que « la science et la technique s’intéressent au comment, pas au pourquoi », c’est-à-dire ne s’intéressent pas au sens qui lui est une meta-physique (hors de la physique).

  • le monde symbolique qui met en relation des sens, des relations entre schémas sémantiques. Monde du sens qui parle à travers le langage oublié, celui de la nature et de l’inconscient.
  • l’approche chamanique et aussi celui que j’appellerais l’expérience, c’est a dire le sens qui transforme l’individu (la partie). Lorsque l’on se ‘connecte’ directement à une information, à une signification qui va nous transformer. C’est donc une perception directe du sens, qui peut être bien plus banale que ces spectaculaires exemples chamaniques.

Ces connaissances par le sens sont majoritairement niées dans notre culture, elles ne sont pas considérées comme sources réelles de connaissances, car non objectivables. Alors que de très grands scientifiques témoignent de l’inverse, Grothendieck par exemple a écrit très explicitement sur ce processus créatif à partir du sens. Et l’on peut se demander où en serait la science, si elle limitait scrupuleusement sa méthode et à ce qu’elle prescrit.

Il est vrai que nombre de charlatans, ou de gourous se servent de ces champs de connaissance du sens pour les détourner, pour avoir du pouvoir sur les autres. Mais tout autant que dans les sciences dures et leur structure de contrôle (de pouvoir), qui sont tout autant peuplées de volonté de pouvoir.

J’y reviendrai ultérieurement plus longuement, mais quel que soit le domaine de connaissances, quel que soit le métier, c’est l’éthique implicite de l’individu qui va conditionner la nature de son résultat. Si objectivement le résultat semblera identique, il ne sera pas du tout le même si la personne est consciemment (ou pas) à la recherche du pouvoir, ou si elle est animée par un désir d’être juste.

Qu’est ce que connaître?

n'êtreN’être de Isabelle

Connaitre c’est ‘n’être avec. C’est un nouvelle naissance, et une mort à ce que l’on croyait déjà savoir. C’est comprendre, c’est ‘prendre avec soi‘.

Savoir n’est pas connaître, et c’est malheureusement le raccourci que l’on prend trop souvent. C’est aussi la confusion que notre culture fait faire, avec notre propre consentement. C’est mettre à l’extérieur de soi, une connaissance qui n’est pas vécue mais mémorisée mécaniquement, et qui n’aura pas impliqué d’avoir regardé, gouté, écouté et d’en être transformé.

Nous avons développé de nombreuses sources de savoirs, et de méthodes pour propager ces savoirs, pour l’agrandir de génération en génération. Certains en sont arrivés, bercés par l’illusion, à croire qu’un jour ‘on saura tout’. Savoir, c’est surtout perpétuer des structures d’autorité, issues du refus de voir un combat intérieur en soi, que l’on projette à l’extérieur.

Alors que la question reste entière: qui croire? qui fait autorité? Sur quoi peut-on s’appuyer pour ne pas perdre pied?

Nous semblons vouloir détruire, petit à petit toute forme de connaissance, toute forme de naissance à soi-même et aux autres par le dialogue, détruire toute forme de vie. Cette destruction, nous en prenons conscience par le désastre écologique. Mais sans comprendre, que c’est l’abandon de la co-naissance face aux certitudes du ‘je sais‘ qui est à la source de cette destruction.

Sans comprendre que c’est ici, maintenant, à chaque instant, par notre regard que cela commence. Car nous ne pouvons comprendre, ni prendre au sérieux, ces simples mots « c’est la beauté qui sauvera le monde ».

Pierre Rhabi: y a t’il une vie avant la mort?