le régime non-dualiste pour être belle en maillot cet été (1/3)

Je vais prendre un exemple banal qui servira de bonne excuse pour illustrer le dualisme dans lequel nous baignons chaque jour. Je vais parler du désir de maigrir (ou plus rarement de grossir) avant d’aller s’exposer sur les plages, sous un soleil bien plus inoffensif que le regard de nos congénères. Le régime pour raison de santé rentre aussi en partie dans cette critique.

Relax? Relax?

En préambule, je préfère préciser que je ne souffre pas de surpoids et que je n’ai jamais fait de régime pour maigrir. J’ai suivi par contre, strictement pendant un moment, un régime alimentaire pour des raisons de santé (d’inspiration Seignalet). Mais je connais dans mon entourage nombre de personnes ayant suivi des régimes variés pour maigrir. J’ai eu par ailleurs des comportements avec la nourriture parfois excessifs, sans souffrir ni de surpoids ni de maigreur. Malgré ce qui suit, il est assez cocasse de savoir que je suis encore rempli de conditionnement dualiste sur le sujet (sur les « bons » ou « mauvais » aliments par exemple, ou mes fantasmes sur le jeûne).

Je suis arrivé à croire que la seule chose que garantit un régime alimentaire pour maigrir, c’est la garantie de grossir. Le célèbre effet yo-yo marche pratiquement à tous les coups.

Sur le long terme, savoir qu’un régime pour perdre du poids ne marche pas est même un lieu commun de nos jours. Même si tout cela n’est que variante sur le même thème, il est donné plus de crédit aux soit-disant régimes équilibrés et progressifs, scientifiquement testés, ou aux diététiciens. Et en pratique, une personne qui ne croit pas aux régimes, faces aux quelques kilos en trop qui se profilent, va tout de même suivre certains de leurs principes.

le dualisme dans nos vies

Pour mémoire des articles précédents et pour faire court, je rappelle que notre civilisation baigne dans une croyance dualiste, c’est-à-dire que nous percevons le corps et l’esprit de manière dissociée. Et notre civilisation a évolué vers l’idéologie de la domination par le mental despotique, pour ne plus considérer que la part visible des choses et des êtres, tout en rejetant l’invisible. Nous sommes au stade où la majorité des personnes a oublié ou nie la partie invisible, la substance qui constitue notre chair, et la vie qui anime le monde. De même, nous nous coupons de toute forme de connaissances, ou détournons toutes les pratiques qui permettraient d’en faire l’expérience pour y revenir.

Ces croyances dualistes orientent souvent nos vies, et sont loin d’être un problème théorique. Elles ont un impact majeur et conditionnent la majorité des actes de nos vies quotidiennes. Et cela se passe souvent sans nous en rendre compte.

Par le régime d’été je prends un exemple facile et sans risque pour commencer. Mais ces croyances touchent le cœur d’une grande part de notre vie, notre façon de percevoir et d’être au monde.

Le régime dualiste

A cette saison, un certain nombre de magazines vont nous vanter les vertus du dernier régime miracle, pour être beau/belle cet été. Pour l’écrasante majorité, ils reposent sur le même principe. Que cela soit pour un régime rapide, ou soit-disant validé scientifiquement, c’est toujours un peu la même histoire. Pas la peine de faire un long discours, je vais juste rappeler les éléments clés.

Il s’agit de méthode comportementaliste, c’est-à-dire une proposition pour que l’individu par sa « propre » volonté change ses actes et modifie ses comportements. La proposition est une méthode, un ensemble de règles, qui va donner de bonnes actions à faire (manger X, courir X min, etc), et un ensemble d’interdictions (ne pas manger Y, etc). Il y aura aussi un mode d’application à suivre, une durée dans le temps. Des précisions seront perçues comme un gage de sérieux, et d’efficacité puisqu’il n’y a plus qu’à suivre le programme sans réfléchir. Un tel régime sera directif dans le mode d’application (le matin mange Z, le midi X, etc), et il proposera des conseils et techniques de conditionnement de ces nouveaux comportements (commencer par courir 5 min le matin, etc).

Quels sont les soubassements pas du tout alimentaires et que pourtant nous avons avalés ? Quels sont ces croyances qui font que tant de gens essaient ces régimes? Qu’est-ce qui amène au fatalisme: « oui je sais, ça ne marche pas…enfin pas toujours, je connais…mais bon, j’ai pris un peu…il faut bien que… »

Quelles sont ces structures dualistes?

  • L’instauration d’un comportement de l’esclave dès le plus jeune âge dans l’inconscient de l’individu. L’individu aura intégré depuis longtemps la capacité à suivre des règles prescrites par une autorité, écrite ou verbale, et à (tenter de) s’y conformer. Le comportement va être prescrit par une personne ou une « structure d’autorité » au sein d’un groupe. Les règles de comportement vont être le plus explicite possible. Des choses bonnes et des choses mauvaises seront décrétées de manière absolue, ce qui revient à porter un jugement moral. Ces règles seront si possible quantifiées pour aider à l’auto-jugement. Dans le cas d’un régime c’est facile, les règles à suivre sont données explicitement (mangez X, ne pas manger Y, faire ci, ne pas faire cela, etc), publiées soit dans un magazine, soit plus longuement dans un livre

  • Des normes ou valeurs du groupe social pré-existantes. Ces valeurs définissent, clairement si possible, ce qui est bien ou mal, ce qui est bon ou mauvais. Plus ces valeurs seront perçues comme universelles, c’est-à-dire en niant leur aspect culturel (donc régional) et temporel (une époque), plus elles seront efficaces. Les valeurs les plus efficaces à mobiliser, sont celles qui évitent tout questionnement de l’individu. Dans notre exemple, pour faire simple: « être mince, c’est bien et beau », « être gros, c’est moche et mal »

  • Un groupe (ou une personne) à laquelle la personne a besoin de se sentir relié, appartenir. C’est ce groupe qui va véhiculer les valeurs et les opinions de la structure d’autorité référente (cf point suivant). L’individu va progressivement s’y conformer pour être relié et se sentir inclus. L’appartenance au groupe et le processus d’identification aux valeurs du groupe sera d’autant plus fort que l’individu est coupé de sa puissance naturelle. L’allégeance à une figure d’autorité et le désir mimétique joueront également pleinement dans le groupe. Dans l’exemple du régime, la structure d’autorité pourra être un magazine de la presse, et le groupe un ensemble d’ami(e)s

  • Une structure d’autorité (ou une personne), extérieure au groupe, qui fait autorité. Une structure d’autorité médiatise le pouvoir, c’est elle qui garantit l’opinion du groupe. Pour préserver son autorité, elle ne doit pas être remise en cause par un individu ou un groupe hors des pairs reconnus ou faisant partie de la structure d’autorité. Un individu ne doit pas être habilité directement à la réformer, mais doit passer par des médiateurs du pouvoir issus de cette structure. les valeurs et opinions que cette structure d’autorité prescrit doivent être perçues comme des faits, ou une description de la vérité objective.

Le régime et ces croyances sous-jacentes

Si je reprends les points précédents et que je les décline avec le régime, cela donne

  • le comportement de l’esclave

Comme tout un chacun dans nos sociétés, nous avons tous été conditionnés par une pédagogie noire pour contraindre nos comportements, via l’éducation de nos parents, et l’école. Cette pédagogie noire « pour notre bien » est basée parfois sur la violence physique, et beaucoup plus souvent sur la violence psychologique. Nous sommes donc souvent de bons clients, tout à fait mûrs pour considérer des propositions d’un régime alimentaire comme tout à fait réalistes et pouvant réussir à nous faire maigrir, pour la simple et bonne raison qu’un régime suit le schéma mental du modèle dualiste structurant notre éducation.

Cela demandera plus d’explications, car cette simple affirmation réveille souvent la culpabilité refoulée, le déni et la colère d’une personne qui se sentirait directement visée car en position de parent, d’éducateur ou d’autorité.

Lors de la mise en application du régime, nous serons satisfaits de nous si nous arrivons à bien agir, c’est-à-dire à nous conformer aux prescriptions que l’ont s’est fixées, ce qui est souvent le cas au début. Nous ferons cela par la volonté qu’imposera notre mental, sans écouter notre corps, ce qu’il nous dit, ce qu’il demande. Nous rejouerons ainsi ce que nous avons intégré lors de notre éducation, le sentiment de sécurité lié à l’approbation du parent/professeur. A nouveau, notre enfant intérieur se sent relié et aimé par l’adulte qui a autorité sur nous, c’est la puissance du lien qui va libérer ce surplus d’énergie et de joie que l’on peut sentir dans ces situations, bien plus que l’effet réel sur le corps. L’adhésion nous éloigne de notre culpabilité, de la crainte de l’échec, et de la mésestime de soi. Nous sommes confortés dans notre croyance, heureux du résultat de nos efforts, puisque nous perdons du poids.

En réalité, nous avons juste ignoré la réalité, et en nous maltraitant nous avons créé une tension supplémentaire dans notre corps. Nous tirons d’un côté par la volonté de notre mental, en « déformant » la substance qui lie corps et esprit. Et notre corps va se retrouver « tiré » et marqué par la trace de cette tension. Cette tension, liée à la peur de perdre le lien, se perpétue sous forme de croyance qui prend le relai d’une blessure (de séparation) refoulée. Sans grande force, elle ne va pas pouvoir durer longtemps, car elle est arbitraire, sans fondement. Elle doit être sans arrêt alimentée pour être active, et le comportement alimentaire est un des moyens.

Plus tard, nous ferons des écarts à notre régime ou nous l’abandonneront. Nous nous jugerons plus ou moins durement en accusant la faiblesse de notre volonté, ou de ne pas être capable de tenir sur la durée « alors que ça marchait ». La culpabilité, la mauvaise estime de soi va se renforcer, poussant au fatalisme (« de toute façon, je n’y arriverai jamais, je suis nul »). Nous ne sentirons même pas la culpabilité que l’on refoule à ce moment là, et nos croyances nous laisseront aveugles sur ce qui se joue vraiment.

  • des normes ou valeurs du groupe social

Je pense qu’il est inutile de revenir trop longtemps sur la valeur de la minceur dans notre civilisation, on en voit des pubs partout. Plus que la minceur, c’est la capacité de contrôler son poids dans une société d’abondance qui est valorisée, en lien avec le contrôle de la nature. Contrairement aux siècles passés, encore marqués par la famine, « les formes rondes » étaient valorisées car signe de bonne alimentation et santé. La grosseur était un signe de bon rang social. Et je me rappelle de ma grand-mère, qui à chaque fois qu’elle me voyait me trouvait trop maigre. Nous avons basculé en deux générations drastiquement, avec comme valeur de référence le contrôle du poids, la minceur. Le gros étant plutôt un symbole du prolétaire, qui n’arrive pas à se contrôler et se laisse aller.

  • le groupe et « ce qui relie »

Cette question du lien et du groupe est centrale, et a de multiples facettes. J’y reviendrais aussi plus longuement dans d’autre posts.

Les valeurs du groupe ne sont pas dans l’air du temps, mais dans la chair des individus. Le lien entre individus et ses valeurs communes sont d’autant plus fortes que le besoin « d’être relié » est vital pour l’humain. Plus les individus sont faibles (non soignés, blessés), plus le système de valeurs du groupe est fort. Et ce milieu se perpétue largement par des phénomènes mimétiques.

Dans le cas d’un régime le groupe peut se limiter à une personne, ou à un groupe d’ami(e)s. Mais de nos jours l’identification peut se faire au delà des connaissances, à distance, sur le sentiment d’appartenance à un courant de pensée (une méthode magique), via des livres, la télévision, une association, des individus sur Internet. C’est à travers ce groupe formel ou informel que le système de valeurs normatives comme la maigreur vont se propager aux individus.

  • la structure d’autorité

La question de la liberté et de l’autorité, est tout aussi centrale, et demandera aussi de bien plus long posts.

Dans le cas d’un régime, la structure d’autorité peut être un magazine de la presse, ou un livre qui fait référence à une étude scientifique (ou pseudo étude) avec ces résultats et promesse de succès. Dans certains cas, la personne éprouvera le besoin d’aller consulter une personne qui fait autorité, un docteur, un diététicien, un coach. Cela sera jugé comme inévitable si la personne considère son problème comme sérieux, surtout suite à des échecs successifs. Ces échecs l’auront convaincu qu’elle ne peut y arriver toute seule en suivant les prescriptions, mais qu’elle doit se remettre directement dans les mains d’une personne directement de « la structure d’autorité ».

Vers le non-dualisme

Voilà une introduction que j’espère pas trop indigeste sur les effets du dualisme dans nos vies. Je vais essayer de continuer dans une seconde partie, sur ce que pourrait être alors un régime alimentaire non-dualiste. Est-ce que cela existe? et en quoi cela peut-il bien consister?

La substance, le corps et l’esprit

n'être « Carré brun sur fond jaune… » de Isabelle
« libérez-vous de la tyrannie des choses » nous disait Malevitch…

Dans l’article précédent, j’ai commencé par introduire « ce qui est » au centre, et la substance qui en est issue, l’essence de toute chose. Commencer par le centre peut paraître abstrait et abrupt, mais j’y reviendrai longuement par la pratique du taïji, entre autre chose. Ce qui ne le rendra peut-être pas plus concret ;).

Je poursuis avec les deux attributs principaux de cette substance chez l’humain, le corps et l’esprit, ce qui nous amènera à la question de la liberté, et de l’autorité…une prochaine fois.

En plein bain dualiste

Nous baignons dans une approche dualiste de la réalité, c’est-à-dire que nous dissocions le corps de l’esprit. Nous sommes tellement imprégnés de ce bain culturel, que nous n’en avons souvent même pas conscience. Plus ironique encore, nous nous racontons souvent même l’inverse. Ce week-end je lisais des magazines, et je prendrai un exemple banal et de saison, « le régime alimentaire pour être beau/belle cet été », pour illustrer tout cela dans un prochain article.

Alors que notre civilisation revendique un culte du corps et un soit-disant matérialisme, en pratique nous nous détachons et nous déracinons un peu plus chaque jour pour partir dans le mental et ces fantasmes de « tout pouvoir » (pouvoir avoir, pouvoir faire, pouvoir faire faire, pouvoir être, etc), au lieu de continuer à cultiver cette recherche de pouvoir, avec sa soit-disant inconciliable opposition (soit l’on serait matérialiste, soit idéaliste).

Il me semble plus intéressant d’écouter la petite minorité de personnes, qui de tout temps, a cherché et trouvé comment dépasser ce dualisme pour retourner vers une puissance naturelle en soi, loin des chimériques pouvoirs salvateurs.

Vous ne perdrez pas votre temps à écouter les 20 premières minutes de cette émission, sur le corps et l’esprit vu par Spinoza. L’essentiel sur le sujet est dit.

le corps et l’esprit

La substance est unique, elle est l’essence de toute chose. Pour l’humain, elle a deux attributs, deux fonctions distinctes qui sont le corps et l’esprit (ce dernier étant souvent limité au mental de nos jours). Ces deux fonctions, corps et esprit, sont à la fois inséparables car elles jouent de concert, et à la fois indépendantes car elles se rapportent à deux fonctions distinctes qui ont leurs caractéristiques propres.

Bien que nous sachions que le corps et l’esprit sont indissociables, par notre conditionnent culturel, nous agissons souvent comme si ils étaient séparés ou plutôt, comme si l’un devait dominer l’autre. Nous verrons plus tard, qu’historiquement nous sommes rentrés depuis très longtemps dans une culture de la domination et de la recherche de pouvoir, par la force et puis par les idées. Nous sommes toujours inscrits dans cette perspective, à la suite du projet des lumières qui ambitionne de « devenir maître et possesseur de la nature » (Descartes). Cela commence par soi-même, par la domination de notre corps, d’une nature humaine perçue comme mauvaise en soi.

Pour déterminer comment bien agir, au lieu de développer l’action issue de la puissance et la liberté qui est en Soi, notre (ré)action vient souvent d’une réponse à des normes sociales pré-existantes (pas toujours tout de même). Un conditionnement réactif intégré dès l’enfance, par des blessures et culpabilités associées.

Par le passé ces normes étaient fixées par la religion, avec ses valeurs fixées de « bien et de mal ». L’abandon salutaire des religions dans nos sociétés comme norme sociale n’a dans le fond rien changé du point de vue du mécanisme à l’œuvre. Nous avons juste changé de « religion ». Je dis cela sans vouloir minimiser l’impact du passage a une ‘religion’ laïque, il y a un réel impact sur « qui légifère, qui exécute, qui punit » qui est sous l’influence d’une classe dominée par le capital. Par l’emploi du mot religion, je souhaite souligner ce besoin d’ordre social et de lien qui est nécessaire. Notre laïcité n’est qu’une autre forme de religion (religieux=« ce qui relie »). La démocratie ou la république proposent des valeurs qui transcendent l’individu pour faire société, pour faire du lien et rendre la vie commune possible. Ces valeurs sont fixées par des lois, mais une grande partie vient de l’inconscient individuel et collectif de la société concernée.

Il en découle un « comportement de l’esclave », pour reprendre l’expression de Spinoza, qui est le comportement de tout un chacun. Il s’agit de se conformer plus ou moins inconsciemment à ses propres conditionnements, issus des valeurs dominantes conscientes et inconscientes de notre société.

Cette situation, inchangée depuis des siècles, entraîne des croyances en l’efficience de la volonté (« si je le veux, je peux le faire »). L’émergence de l’individualité, engendre en suivant la croyance en un libre arbitre (« j’ai fais cela, car j’ai décidé que xyz »), l’humain perçu comme être de décision rationnel trouvant son apogée de bêtise dans l’homo œconomicus. Ce « comportement de l’esclave » engendre un fatalisme ou un découragement quand on n’arrive pas à atteindre ce que l’on s’est fixé, ou plutôt ce qui fut fixé inconsciemment pour nous par nos parents et éducateurs. L’échec, s’il n’est pas puni, est de toute façon perçu par nous-même comme une faiblesse de notre volonté et de notre caractère.

Notre mode de perception du monde est d’oublier la plupart du temps ce que le corps nous dit et l’information que la substance nous donne. Même si nous avons l’impression d’écouter nos émotions, c’est souvent notre conditionnement inconscient que nous suivons aveuglément, dans un mode purement réactif. Spinoza l’avait bien compris, et les neurologues le mesurent a présent, notre prise de décision inconsciente précéde de quelques dixième de secondes l’arrivée à notre conscience de cette information. Notre capacité à nous raconter des histoires est parfois bien plus forte, tout comme notre résistance à la remise en cause par identification à nos représentations mentales individuelles et collectives.

Mais les « faits sont têtus », ou dit autrement « le corps ne ment pas », et nous rappelle à l’ordre. Et il peut parfois arriver un moment où il n’est plus possible de fuir, ce qui est toujours une chance d’une réelle remise en cause. Mais entre-temps nous continuons a fuir, à « tirer sur la corde » du corps avec la volonté de notre mental. Cette tension n’est pas que dans le mental, elle est aussi dans le corps, et elle entraîne des mécanismes de compensation pour décompresser, et des conséquences plus ou moins importantes à long terme sur notre santé.

Comme expliqué dans l’émission radio plus haut, il existe une liberté qui n’est pas un illusoire libre-arbitre. Cette liberté réside dans la réponse de cette substance qui aligne et unit de concert le corps et l’esprit. Pour cela, il convient d’apprendre à écouter et à se libérer de ces tensions issues des conditionnements de l’esprit, et d’apprendre à ne plus tendre et se désaxer.

D’où le besoin d’une éthique, qui est une pratique pour sortir ces conditionnements de l’inconscient. Une rééducation du mental et un soin du corps est nécessaire, apprendre à écouter, à accueillir, à ralentir son mental, et se mettre au rythme de cette musique qui nous est propre.

Plus qu’une théorie, c’est surtout une pratique physique qui est nécessaire, et un dialogue pour mettre à jour ce qui se joue en soi. La pratique du taïji offre une voie de découverte de la substance et de son rythme qui va guider le corps et l’esprit.

Tout un programme, un chemin du retour à ce qui est déjà là et que l’on n’écoute pas.

Le centre et la substance

le centrePeinture de Bang Hai Ja

Comme évoqué dans l’article précédent, le plus simple et direct moyen de réponse face à un évènement dans notre vie, est de placer sa conscience et son corps au centre pour le laisser agir.

C’est par la connaissance (‘n’être avec’) que l’on va pouvoir comprendre (‘prendre avec soi’) la question qui nous est posé par notre environnement, et agir correctement (répondre) en s’insérant par cet acte dans le monde en continuelle création (transformation).

La question centrale étant de connaître quel est ce centre? De quoi est-il fait? Et tout cela est bien joli, mais la question est surtout pratique, comment retourner dans ce centre?

le centre

« La machine du monde a, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part. » Nicolas de Cues au 15eme siècle

Il est délicat de parler de ce centre, sans parler d’expériences et représentations personnelles, qui ne peuvent être que des images très partielles. Il est même impossible d’en parler, sans commettre un assassinat que je ferais sans nul doute.

Cet axe est invisible et vide, il est à la fois immanent et transcendant, et il a d’autres caractéristiques qui peuvent sembler contradictoires dans notre logique. Pour chaque humain, il est à la fois ce qui nous est le plus intime et personnel, et à la fois le plus impersonnel car il nous transcende. Nous sommes dans cet axe, comme tout ce qui est dans l’univers, et c’est par lui que nous sommes tous reliés. C’est de ce centre, qu’est issue la substance, l’essence de toute choses matérielles et de toutes pensées. J’utiliserai suivant la circonstance soit le mot de centre, soit le mot d’axe pour dire la même chose.

Dans la philosophie chinoise, ce centre est nommé Dao ou Tao. Et il est cœur de la pratique des art martiaux, des arts et de la médecine. Même si malheureusement la plupart des enseignements martiaux ne construisent plus à partir du centre, mais à partir de l’extérieur (la forme, la posture, etc).

Dans notre tradition, ce centre est nommé Dieu, avec toute l’ambiguïté dualiste qui fonde notre civilisation. « Dieu, c’est-à-dire la nature » est le moyen de comprendre ce mot un peu plus justement, c’est-à-dire sans placer ce Dieu en dehors de l’univers, dans un autre monde. Notre science contemporaine, qui fait autorité pour parler de la nature, devrait donc y être confronté. Mais il me semble qu’en l’état, notre science ne pourra jamais appréhender correctement « ce phénomène ». J’y reviendrais plus tard, car c’est un problème lié au langage, et au mental qui fige les choses en les objectivant. Car en fixant cette expérience, on en fausse sa nature.

« le dao dont on peut parler n’est pas le Dao permanent. Dès qu’on en parle, dès qu’on le pense, on en fausse l’idée. … La seule voie d’accès au Dao, c’est la contemplation. » Tao Tö King

la substance

Je vais parler dans ce blog de la substance, l’essence qui est issu de cet axe et qui constitue tout être et toute chose. J’emprunte le terme de ‘substance’ de Spinoza, qui a le mérite d’inclure l’aspect matériel et évite de croire que c’est juste une notion abstraite, un concept, sans fondement physique percevable par l’expérience. Pour la substance, la tradition chinoise parle de Qi.

« le dao existe dans les graines et dans l’ivraie, dans l’urine et dans les excréments » comme le dit avec humour Zhuangzi

Dans notre culture classique, cela correspond au « pneuma », ce souffle oublié depuis notre tradition Grecque. En dehors des mystiques, il est globalement peu pensé ou perçu, même si de grand penseurs ont essayé de l’analyser, principalement des philosophies de la puissance: Spinoza, Nietzsche, Bergson, Heidegger, et d’autres encore. Je n’ai pas lu assez de philosophes, et loin de bien connaître l’histoire des idées, mais je m’appuierai de temps en temps sur Spinoza et son Éthique.

Dans le langage courant, on parle aussi d’énergie, mais cela peut entraîner beaucoup de confusion avec notre science. La science nous a permis de sortir des structures d’autorité de l’église, mais a malencontreusement « jeté le bébé avec l’eau du bain ». L’axe et le centre sont des notions pour ainsi dire refoulé, en plus d’être hors d’accès de nos outils scientifiques. Pourtant la substance, son essence pourrait tout à fait se trouver dans son champ d’investigation. De ma compréhension tout à fait partielle et limité de ces sujets, la science a déjà perçu la substance, mais de manière « extérieure ». En n’ayant pas les notions adéquates, la science en analyse les conséquences plus que les causes.

l’axe et la substance

Pour résumer tout cela en une image simple, bien qu’abstraite, il suffit de regarder une onde

onde source: wikipedia

Si vous regardez une onde. L’axe et sa puissance est le vide qui se trouve au milieu , signalé ici par le trait en pointillé. Et la substance est la sinusoïde rouge qui trace des apogées (ying et yang), en haut et en bas, autour de cet axe central. Ce qui est visible est la substance, la sinusoïde rouge. Alors que ce qui reste invisible est le vide médian qu’est l’axe central, signalé par des pointillés.

« Dans son mode invisible, je contemple toujours ses mystères. Dans son mode visible, je contemple toujours ces abords » Lao tseu

Un dernier point, il semble a peu prêt impossible d’aborder avec le mental seulement ces aspects, seule une pratique corporelle, un art, semble amène de retrouver ces principes fondateurs. Pour ma part, je me servirai de ma pratique du taiji quan pour en parler.

Tout cette introduction semble bien affirmative, et je n’ai malheureusement pas d’autres moyens. J’espère que les exemples, par la suite, illustreront mieux le propos.

Pour entendre des explications plus claires, je vous encourage à écouter cette émission avec Castermane, qui en parle bien mieux que je ne pourrais le faire.